Il y a des jeunes qui parlent comme s’ils passaient un oral. Et puis il y a Loun Srdanovic.
Lui parle sans filtre, posé, sûr de lui. Poli et agréable à écouter, il nous à reçu lors de la traditionnelle conférence de presse d’avant match.
Au milieu d’une conférence de presse de fin de saison assez classique du Servette FC, le latéral a livré quelque chose de plus rare : une ambition brute, presque désarmante, et une façon de raconter son parcours qui ressemble déjà à une histoire écrite à la première personne.
« Je savais que j’allais finir millionnaire »
La phrase tombe sans effort. Pas comme une provocation. Plutôt comme une certitude rangée depuis longtemps.
« Peut-être qu’on va me prendre pour un fou, mais je savais que j’allais finir millionnaire. »
Puis il enchaîne, sans pause :
« Moi, je veux marquer le foot. »
Pas réussir. Pas percer. Marquer le foot. Et dans sa bouche, ça sonne comme un objectif aussi concret qu’un centre au deuxième poteau. À 15 ans, il était déjà persuadé que sa trajectoire serait professionnelle. À son arrivée à Servette, il met fin à tout le reste : basket, tennis, natation, kickboxing. Tout.
« Dès que j’ai eu ma convocation à Servette, je me suis dit : OK, focus sur le foot. »
Longue période hors des terrains
Cette saison, pourtant, ressemble à l’exact opposé de cette projection. Des douleurs au dos. Des retours annoncés puis repoussés. Des entraînements stoppés en cours de route. Et surtout : beaucoup de temps à regarder les autres jouer.
« C’était très très long. Très dur de ne pas pouvoir s’exprimer sur le terrain. »
Le staff tente plusieurs approches. Rien n’est linéaire. On ajuste. On retire les courses solo. On réintègre directement dans le jeu. On simplifie. On adapte. Jusqu’à ce que ça tienne enfin. Aujourd’hui, Loun Srdanovic assure que les problèmes physiques sont derrière lui. Passage en Allemagne, soins spécialisés, travail de fond. Le genre de routine invisible qui précède souvent les vrais retours.
Mais la frustration reste là, symbolisée par ce quatrième carton jaune qui coupe net son élan.
« C’est horrible parce que la saison finit… mais elle commence pour moi. »
Un amoureux du foot
Chez lui, le football n’est pas une activité. C’est un environnement permanent. Analyse de matchs, récupération, préparation, lecture du jeu : tout tourne autour.
« C’est important de regarder du football. »
Et surtout, pas d’idole unique. Il pioche.
Achraf Hakimi pour les projections.
Trent Alexander-Arnold pour les centres.
« Je n’ai jamais aimé avoir une seule idole. J’aime prendre un peu de plusieurs joueurs. »
Son profil se dessine là : un latéral moderne, encore brut, mais déjà très codé “haut niveau”.
« Servette, c’est mon club »
Il y a pourtant eu un moment où tout aurait pu basculer. Blessures. M21. Incertitudes. Première équipe loin. Très loin. Il l’admet : il a pensé partir.
Puis René Weiler intervient. Discussion. Projection. Assurance. Relance.
Et Srdanovic reste.
« Servette, c’est mon club et j’adore Servette. »
Dans le même temps, le club change de logique : plus de jeunes, plus de concurrence, plus de pression interne.
« La place peut vite sauter. »
Mais dans son discours, ce n’est pas une menace. C’est un moteur.
La Nati ?
Forcément, avec un profil comme le sien, la question finit par tomber : quelle sélection nationale ? Loun Srdanovic ne contourne pas. Né et formé en Suisse, il possède le passeport suisse et ne cache pas son objectif prioritaire :
« La Suisse, clairement. C’est mon objectif. J’ai grandi ici, j’ai tout fait ici. C’est un pays que j’aime tant.»
Switzerland s’impose donc comme une évidence sportive et affective.
Mais le discours se nuance vite. Parce que dans son histoire familiale, les lignes sont multiples : origines serbes, croates, allemandes côté paternel, camerounaises côté maternel. Plusieurs portes existent.
Et lui ne ferme rien complètement.
« Je ne suis pas fermé. J’ai pas envie de fermer des portes. »
Une phrase qui résume bien le personnage : déterminé, mais jamais totalement verrouillé. A noter qu’il compte 17 sélections en équipe de Suisse junior.
Un potentiel dingue
Quelques minutes après lui, Jocelyn Gourvennec prend la parole. Le ton est plus posé, mais les mots sont lourds.
« Il a le potentiel pour être titulaire de la Nati. »
Le coach insiste : joueur complet, moderne, capable d’évoluer à haut niveau en Europe. Mais il ramène tout à une seule variable : la continuité.
« S’il arrive à enchaîner, il montrera tout son potentiel. »
Parce que tout est là. Depuis les débuts, le même schéma : talent visible, mais corps capricieux. Le staff estime pourtant avoir trouvé un équilibre cette fois. Et la fin de saison semble lui donner raison.
Humilité
Ce qui frappe, au fond, c’est ce mélange assez rare : une assurance presque excessive et une lucidité sur les étapes à franchir. Le talent est là. L’idée de carrière aussi. Le reste dépend d’un détail que tout le monde répète autour de lui : le corps. S’il tient. S’il enchaîne. S’il survit à lui-même. Alors Loun Srdanovic pourrait bien faire partie de ces joueurs dont on raconte ensuite qu’ils avaient annoncé la couleur très tôt.
Le quartier
Le reste de la conférence part presque dans une discussion de quartier. Les Avanchets, Meyrin, les terrains en bas d’immeuble, les après-midis qui finissent tard sans qu’on regarde l’heure.
Chez les Srdanovic, le sport ressemble à une seconde langue. Lui est l’aîné. Celui qui ouvre la voie. Celui qui répète à ses petits frères ce qu’on lui a répété toute sa vie :
« Rêvez grand. »
Et surtout un détail qui dit beaucoup : il n’est pas le seul à être sorti de là.
Dans son voisinage direct, il y a Jimmy Atangana, qu’il connaît depuis toujours. Même rues, même terrains, parfois mêmes gammes improvisées après l’école. Et un peu plus haut dans la hiérarchie locale, il y a aussi Dereck Kutesa, autre produit du coin, passé lui aussi par ce même décor avant de rejoindre le haut niveau.
Il y a chez Loun Srdanovic quelque chose qui dépasse le simple discours de jeune joueur prometteur. Une forme de certitude, parfois dérangeante, souvent fascinante, qui ne s’excuse pas d’exister. Mais au-delà des phrases fortes, il reste une réalité beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : celle du très haut niveau, où les promesses ne pèsent rien sans continuité, où le talent seul ne suffit pas, et où le corps finit toujours par avoir le dernier mot. Srdanovic, lui, a déjà choisi son récit. Reste maintenant à voir s’il pourra le tenir dans la durée, là où le football cesse d’écouter les discours pour ne juger que les enchaînements. Quoi qu’il arrive, il ne reste qu’à lui souhaiter de transformer cette ambition en réalité, pour lui-même, pour le Servette FC, et peut-être un jour pour la Switzerland, s’il parvient à franchir toutes les étapes qui l’attendent.


